Je n’ai pas lu totalement l’histoire secrète du patronat (sous la direction de Benoit Collombat et David Servenay, La Découverte, 2009,720 pages, 25 €). Je n’ai lu qu’un tiers des 720 pages, assez pour me faire un point de vue. Je considère que le titre ne correspond pas tout à fait au contenu de l’ouvrage. Il aurait été plus juste de titre « histoires du patronat français » car il s’agit d’une série d’articles sans véritable vision d’ensemble illustrant différentes périodes et différentes entreprises sous des aspects multiples. Quant au terme « secrète » il est peut-être là pour attirer le lecteur mais il n’est pas justifié car il n’y a rien de vraiment secret. Par ailleurs, ce n’est pas un livre d’historiens mais de journalistes, c’est certainement ce qui fait tiquer les historiens professionnels.
Les journalistes pratiquent l’investigation en mobilisant des documents et des entretiens mais ne sont pas astreints à la même rigueur méthodologique que les historiens. Ils n’ont pas la même obligation de procéder à de multiples recoupements de leurs informations ni de citation de leurs sources, par ailleurs, ce n’est pas leur problème de s’inscrire dans le temps long de l’histoire et dans le contexte socio-économique, il leur suffit d’établir des faits ou une histoire limitée à une petite période, une famille, une entreprise. Mais mettre ensemble plusieurs dizaines d’histoires sans lien entre elles, même s’il y est toujours ou presque question de patrons ne fait donc pas une Histoire.
Je trouve gênant le parti pris systématique anti patronal. Le patronat est accusé de tous les maux. Une véritable approche historique aurait un point de vue plus neutre, cherchant à comprendre et expliquer le patronat et son évolution dans l’histoire. D’ailleurs, les historiens évitent généralement le terme de patronat en raison de l’hétérogénéité de cette catégorie composée de très grands patrons, de dynasties familiales, de managers salariés et d’une myriade de petits patrons, artisans, commerçants.
Dans ce livre le parti pris systématique anti patronal dépasse parfois les bornes notamment dans certains articles sur l’attitude des patrons sous l’Occupation. La vérité est qu’ils se sont comportés comme les autres catégories sociales, certains ont collaboré ou ont fait preuve de complaisance à l’égard de Vichy, d’autres sont aidé la résistance, caché des Juifs ou des réfractaires. C’est ahurissant de lire à propos de Georges Villiers, un authentique résistant qu’il n’a rejoint la Résistance qu’en novembre 1942. Combien de Français ont rejoint la Résistance avant cette date ? Est-ce sérieux de lui faire grief d’avoir dédicacé ses Mémoires à Benoist-Méchin ? Dans le même article, Collombat se réfère à Annie Lacroix-Riz, historienne qui ne cache pas ses sympathies pour Staline dont elle conteste les crimes et dont les thèses sont réfutées par la plupart des historiens. Preuve de son ignorance de l’histoire académique ou non discrimination des références, à partir du moment où elles alimentent la furia anti patronale ? On relève ailleurs une référence à Henry Coston, antisémite obsessionnel, pro nazi en 1940, condamné à la Libération. Faire ainsi feu de tout bois pour alimenter un procès à charge contre le patronat, c’est un manque de rigueur méthodologique grave.
Dans l’ensemble, les contributions rassemblées dans ce livre se préoccupent plus de développer un point de vue moral simpliste (les patrons sont des méchants machiavéliques et cyniques) que de procéder à une véritable analyse historique du patronat français en privilégiant le petit bout de la lorgnette et les anecdotes.
Si on laisse de côté le point de vue sourcilleux de l’historien, ce livre peut néanmoins avoir un réel intérêt en tant que recueil d’articles mettant en lumière des faits qui illustrent certaines pratiques de certains patrons, notamment leurs relations avec le pouvoir politique, à différentes époques. En cela ce peut être un matériau intéressant pour les historiens. Mais mis ensembles tous ces articles, quelque soit leur qualité individuelle ne contribuent pas à édifier un point de vue général sur le patronat à travers l’histoire moderne.
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